Le rideau s’ouvre sur un sous-sol assez cossu où se trouve Marie-Chantale. Jean quitte le devant de la scène et va la rejoindre. Ils sont en train d’étudier.
MARIE-CHANTALE – Bon, c’tu fini là ?
JEAN – Ben, on vient juste de commencer…
MARIE-CHANTALE – C’est samedi !
JEAN – Tes parents m’ont dit que…
MARIE-CHANTALE – (Exaspérée) Je l’sais !
JEAN – (Il ne comprend pas.) C’est pas toi qui as passé l’annonce pour de l’aide ?
MARIE-CHANTALE – Pas vraiment, non. (Silence) Mais comme j’veux pas déménager…
JEAN – (Il fait signe qu’il comprend.) T’es pognée à faire des mathématiques avec moi un samedi soir. (Silence) Ben, au moins, t’as des parents qui se soucient de toi.
MARIE-CHANTALE – Non, ils veulent juste me caser pour que je fréquente des riches comme eux. J’leur ai dit que le samedi c’était le seul moment que j’avais de libre… J’pensais pas qu’ils allaient trouver un « tuteur » (Elle dit le mot avec dédain.) le samedi soir…
JEAN – Si j’suis là, ça doit pas être si difficile à trouver.
MARIE-CHANTALE – Y’en a sept qui ont refusé avant toi. (Ironique) T’es ben spécial.
JEAN – (Silence) Je viens d’arriver en ville, j’ai pas encore grand-chose à faire de mes samedis soir. Pis, j’aime mieux aider du monde que de regarder des chars dans un stationnement.
MARIE-CHANTALE – (Elle soupire.) Dire que tu pourrais être en train d’admirer mon char pendant que je danse comme une folle pis que je prends un coup.
JEAN – (Temps. Il pointe son livre.) On s’y remet ? Page 142.
MARIE-CHANTALE – (Elle ignore le livre.) Tu viens d’arriver ? Tu viens d’où ?
JEAN – D’un village de la Rive-Sud. J’habitais là avec mon p’tit frère, chez ma tante et mon oncle.
MARIE-CHANTALE – Tes parents sont morts ?
JEAN – (Il hésite, un peu gêné du manque de tact.) Ouais. Ça fait cinq ans. (Silence) On peut-tu changer de sujet pis se remettre aux maths ?
MARIE-CHANTALE – (Innocente) Pour que j’assimile bien ce que tu me dis, il faut que je te connaisse un peu, non ? Pourquoi t’es parti ? (Baveuse) Ton oncle t’a crissé dehors ?
JEAN – (Il rit.) Non, j’m’entends bien avec mon oncle pis ma tante. Ç’a l’air niaiseux, mais la vie sur une ferme, j’ai ben aimé ça. C’est juste pas là que je veux passer ma vie.
MARIE-CHANTALE – Pis t’as abandonné ton p’tit frère à campagne ? Avec les poules, les cochons pis les bœufs ? (Elle caricature le parler paysan.)
JEAN – (Long silence. Malaise.)
MARIE-CHANTALE – Qu’est-ce qu’y a ?
JEAN – L’autre raison pour quoi j’suis parti, c’est que mon frère est mort d’un accident de la route. Y’avait comme plus rien qui me retenait là-bas.
Parti un soir de mon village
Que l’autoroute découpe en deux
Parti en ville trouver d’l'ouvrage
Parti en ville pour trouver mieux
J’suis débarqué dans l’centre-ville
C’était la nuit mais tout brillait
J’ai loué une chambre à la semaine
Dans un hôtel tout en anglais
En ville personne possède sa terre
Tout l’monde travaille pour un plus grand
J’ai eu une job d’homme à tout faire
Dans un building à stationnement
Le soir j’allais dans les cafés
En passager d’un bateau ivre
Qui naviguait ent’ les deux rives
D’la rue St-Denis
J’allais chercher le grand amour
Ou quelque chose qui pour l’heure
En aurait sinon la chaleur
Du moins l’contour
J’ai souvent pensé m’en aller
La ville était plus forte que moé
Mais j’étais bête et j’étais fier
Un jour, j’ai fini par m’y faire
J’ai fait d’mon quartier mon village
Où je r’connais les gens sa rue
On brise doucement de nos sillages
L’asphalte grise à perte de vue
Parti un soir de mon village